Full frontal nudity
3 juin – 9 juillet 2016
Galerie Djeziri-Bonn
texte de Tom Laurent, mai 2016

Quiconque s’est déjà « rabattu » sur l’autoroute sait que le fait de regarder par le rétroviseur – ou jeter un coup d’oeil… – induit une perception dédoublée, un mouvement cognitif qui ventile la proximité d’espaces projetés. Les œuvres de Benoît Géhanne trouvent leurs sources dans cette jonction entre plusieurs échelles de perception, comme autant de médiations rapatriées dans le cadre.
L’artiste souffle le mot : « rabattre » revient souvent lorsqu’il qualifie certains de ses choix et de ses gestes, manière de signifier ce qu’elle recèle de soustrait. Afin de produire non pas une épiphanie passagère, mais surseoir à une séduction première et la prolonger – ou la faire briller d’autres feux. C’est ostensiblement le cas dans le choix chromatique de l’un des trois diptyques intitulés Projection, dont les épaisses couches vert d’eau et gris anthracite induisent un éclat « rabattu ». Cela apparaît également dans son emploi récurrent de plaques en aluminium comme matériau, enchâssées dans les Reculs et les Projections : dans cette série, les petits formats en laiton semblent fournir un concentré, avec leur changement d’échelle et leur forte opacité. L’aluminium offre une qualité de réflexion en demi-teinte à la lumière environnante, mais également un écrin où elle peut s’abîmer, laissant achopper le regard, quitte à le faire ripper. Glissement qui concourt à la mobilité d’une image-rebond, autant scintillante qu’escamotée et retenue. Si l’on considère, avec la tradition renaissante, le miroir comme l’instrument privilégié d’une vérification de la peinture – « toute erreur de peinture doit être corrigé par le jugement du miroir », écrit Alberti –, Benoît Géhanne réduit l’outil d’appui à l’appui. Inverties dans le tableau, les surfaces de l’aluminium entachent de leurs reflets dégradés le projet perspectif de la peinture comme miroir de l’unité du monde. Ils refluent au sein du cadre les rebonds multidirectionnels de la vision, comme l’entend Michelangelo Pistoletto affirmant que « le miroir est un vide plein d’images », pour plutôt penser la surface dans son épaisseur virtuelle, entre opacité et transparence. Surface d’appui, qui vient suppléer donc, comme un hors-d’oeuvre au sein même du cadre : ce geste de « rabattre » la réflexion en considérant « le tableau comme un espace clos » participe d’un rapatriement. Les chevauchements des formes et contre-formes y désignent des rapports avec les découpes peintes : aplats aux couleurs basses, drapés qui ne se veulent pas virtuoses, blow-up d’origine photographique basculés et rejoués dans la peinture pour la plupart des Reculs ; une épaisseur de couche, confinant à la nappe et induisant un écoulement, donc une autre temporalité, pour les Projections… Des « morceaux subalternes » pour Benoît Géhanne, et des suppléments, encore une fois. Ainsi, Biais #16 ne conserve du retable auquel il se réfère que sa structure canonique à volets, rabattant l’image dans les parois internes des boîtes qui le constituent sous l’aspect de textures imprimées pris comme faux-semblants. Soit une multiplication de parerga, terme que l’on pourrait résumer par celui de « cadre » pris dans son acception large ou mieux, définir comme tout élément qui encadre l’oeuvre, contre ce qui manque en elle. Parerga dont l’inscription interne induit rebonds et glissements par l’appel d’autres manques, nourrit une pratique qui effeuille l’épaisseur et « fait vibrer le plan », introduit d’autres dédoublements, offre une possibilité de s’orienter dans les marges.