TOUT VA, ET DE TRAVERS
Benoît Géhanne & Jean-François Leroy
LES SALAISONS
19 octobre / 17 novembre 2013
texte de Marion Delage de Luget

Dans Le rêve, Diderot prête à d’Alembert cette évidence : « Naître, vivre et passer, c’est changer de formes… » [1]. Exister c’est changer, continuellement. Selon des temporalités et avec une intensité variables, mais il en va ainsi pour toute forme d’existence : tout va, se modifiant. Rien ne demeure figé. C’est là l’enseignement que l’art a retenu une fois défait du mythe de l’idée platonicienne, que la forme était selon son devenir. Non pas fixe mais en cours, juste un état, momentanée.
Voilà le fil conducteur qui relie les travaux de Benoît Géhanne et Jean-François Leroy, cet attachement que tous deux montrent à trouver matière dans le temps et les procédés de formation de la forme plutôt qu’à chercher à en arrêter une sous prétexte d’exactitude. C’est particulièrement lisible chez l’un comme chez l’autre dans ces pièces jouant de la pesanteur. De Jean-François Leroy, l’Étagère à bretelles : ces bandes de moquettes clouées haut au mur, qui se tendent sous le poids du bâti de bois autour duquel elles viennent s’enrouler pour le retenir, et dont une longueur devenue inutile fi nit par pendre mollement. De Benoît Géhanne, Nordmann : ce lé de papier imprimé fl ottant qui vient plisser, contraint dans sa partie
basse par une planche de champ contre le mur qui le relève assez pour que la fronce déborde sur le point d’étai. Ici, la mise en oeuvre indexe le jeu des forces exercées. La forme dit un instantané, ce point d’équilibre grâce auquel elle a été faite, au delà ou en deçà duquel elle sera inévitablement défaite. Tout varie, les états se succèdent sans cesse. C’est ce que Jean-François Leroy et Benoît Géhanne cherchent paradoxalement à saisir dans ces formes juste provisoirement stabilisées. Chez Diderot, d’Alembert poursuit : « Et qu’importe une forme ou une autre ? Chaque forme a le bonheur et le malheur qui lui est propre.»[1] Tout va, et de travers. Mais puisque l’oeuvre ne tire plus sa légitimité de l’idée d’une vérité intrinsèque de la forme, ce n’est pas un défaut. Davantage une méthode retenue simultanément par les deux artistes pour éviter de verser dans le formel – ce que Bailly décrit comme le registre de l’installation normative, et tout ce qui confond la loi avec l’arrêté [2]. C’est là l’enjeu de cette exposition de Benoît Géhanne et Jean-François Leroy aux Salaisons, second volet d’un travail d’accrochage
commun : retrouver la forme débarrassée de la formalité.

[1] Denis Diderot, Le rêve de d’Alembert, Paris, Gallimard,
2008, p. 25.
[2] Jean-Christophe Bailly, Sur la forme, Paris, Manuella
éditions, 2013.